Près du ciel
Traduit du roumain.
... dans cette vie,
ou dans la suivante...
Ce n'est peut-être qu'un rêve dont je ne peux pas me réveiller.
Je regarde dans un miroir étrange, à la surface tremblante, et je vois mon visage briller. Quand je tends la main, le miroir ne se brise pas, il s'ouvre. De l'autre côté, quelqu'un me regarde avec la même attention. Il a mes traits, mais moins de soucis sur le front et plus de calme dans les épaules. Il ne paraît ni plus jeune, ni plus vieux. J'arrive tout près de lui et je regarde son menton fendu par une cicatrice. Il est plus grand que moi. Je lui demande si c'est le ciel, et il sourit vaguement, comme si la question avait été posée bien des fois.
- Non, me répond-il presque dans un murmure. C'est l'endroit où l'on ne cherche plus d'explications.
Ce n'est que maintenant que je remarque qu'il n'a pas d'ombre. Ou peut-être a-t-il la mienne. Il me dit avec sérénité que chaque vie est une répétition, non pour la perfection, mais pour la compréhension.
- Que se passe-t-il après ? je demande.
Il hausse les épaules, et ce geste m'est familier.
Le miroir se remet à trembler. Je me tourne vers lui en pivotant sur le talon. La lumière se rassemble en un point blanc, douloureux, et je sens une chaleur qui engourdit les sens. Instinctivement, je porte la main à mon visage et je découvre une visière. Je l'abaisse d'un geste ferme, puis j'ouvre les yeux.
Devant moi, un astre gigantesque projette des gerbes dans l'espace. Les flammes palpitent comme un cœur à nu. Je suis dans un vaisseau spatial, et je sens le poids de la combinaison collée à mon corps, comme une seconde peau.
Je m'arrache à la baie panoramique et je passe les doigts sur le tableau de commande – comme si je l'avais appris bien avant de naître. J'ôte mon casque spatial et j'inspire l'air ozoné, produit par les systèmes du vaisseau.
Je cherche instinctivement la cicatrice et je m'aperçois que je ne l'ai pas encore. Dans l'espace, le temps ne va plus tout droit ; il se courbe autour des choses importantes.
La planète sous le vaisseau est bleue, vue par la fenêtre du plancher. Ce n'est pas la Terre, mais elle la contient. Les océans et les contours des continents semblent les répétitions d'une vieille idée, reprise avec de petites variations.
Je laisse le vaisseau avancer et j'entends les battements de mon cœur en échos qui s'arrêtent à mes tempes. Ce n'est peut-être qu'un rêve dont je ne peux pas me réveiller, me répété-je.
Dans le coin droit de l'écran s'affiche la date :
« dimanche 15 septembre 2115 »
C'est le jour de mon anniversaire. Serait-il vrai que je me trouve dans le futur, dans le corps de ma vie suivante ? J'ôte mes gants et j'ouvre le fichier contenant mes informations personnelles. Mon nom apparaît fragmenté, comme s'il avait été réécrit plusieurs fois. La date de naissance est la même, et cette découverte m'arrête dans ma lecture. Je regarde mes doigts. Ils sont plus longs, et la peau a une nuance légèrement translucide.
Le fichier continue de défiler :
Identité – confirmée.
Mémoire – partiellement restaurée.
Mission – en cours.
Je comprends maintenant que je ne voyage pas seulement à travers l'espace, mais aussi à travers un temps différent, superposé au présent de la version initiale.
Sous moi, la planète inconnue fait tourner lentement son hémisphère éclairé. Le vaisseau ne produit aucun son en changeant de trajectoire. Moi seul ressens l'ajustement, comme un léger déplacement de mes pensées. Je regarde de nouveau mes mains, et chaque ligne semble un souvenir que j'ai choisi de garder. Je me demande combien de versions de moi ont existé avant celle-ci, et si toutes, à leur tour, ont cru être la dernière. Je me rends compte que l'avenir n'est pas une évasion hors du passé, mais sa forme la plus sincère.
Au début, ce n'est pas une pensée, mais une sensation. Une pression douce dans la poitrine, comme une gravité qui n'appartient à personne. Puis le manque m'atteint de façon organique, comme une impulsion nerveuse transmise à travers un corps commun. Je sens l'enfant avant de pouvoir le décrire. Un rire cristallin et un souffle chaud dans le cou. La mémoire refuse de s'éteindre.
Puis vient elle. Ma femme. La façon dont le silence avait un sens auprès d'elle me donne la chair de poule. Je comprends que l'amour de mon alter ego n'était pas un attachement, mais un accord tacite pour rester humain dans un univers qui offrait des alternatives plus froides.
Je résiste un instant. J'essaie de garder mes contours, mais ses pensées deviennent les miennes. La frontière se dissout et nous fusionnons, non pour devenir quelqu'un d'autre, mais pour retrouver quelque chose que ni l'avenir ni la technologie n'ont pu remplacer.
Je comprends le paradoxe : j'ai traversé l'espace, changé de corps, réécrit mon identité – et pourtant, ce qui me définit n'a jamais quitté le point de départ.
La compréhension ne vient pas comme une révélation soudaine. Tous les échos en moi se rangent dans un ordre simple. Pour que ma version de la vie suivante survive, je dois renoncer. Pas par la force, pas par la fuite. De mon plein gré.
Ce corps n'est pas le mien, je m'en rends compte. Il n'a été qu'un pont.
Je retire mes mains de la console. Je sens ma présence se retirer comme une reddition élégante. Le miroir à la surface tremblante apparaît encore une fois, et mon visage change.
Ce n'est plus le visage de l'adulte qui a choisi. Il devient un visage pur, presque transparent, sur lequel se pose la sérénité d'un ange. J'arrive à un ciel nouveau. Ce n'est pas un lieu, mais un état. Je les sens de nouveau – l'enfant et ma femme –, mais à présent sans douleur.
Avant que tout ne se dissolve, je comprends la dernière vérité : je ne suis pas mort. Je suis revenu à ma forme la plus simple. Ce ciel si proche n'est pas au-dessus – mais dans chaque geste d'amour qui a accepté de laisser la place à un autre. Puis, sans un bruit, sans une trace, je deviens assez léger pour ne plus avoir besoin d'exister.
Épilogue
Aujourd'hui, quand je regarde mes mains, j'ai l'impression qu'elles sont plus petites qu'elles ne devraient l'être. Qu'elles ont connu autrefois une autre forme, une forme que je ne peux plus décrire. Un instant, la lumière s'arrête sur elles avec un léger retard. Puis la sensation disparaît et il ne reste qu'un vide discret, comme un espace blanc entre deux paragraphes d'une même vie.
Quand je ferme les yeux, j'entends un rire cristallin et des bribes de mots. Quelqu'un m'appelle :
- Papa, papa ! Je suis là !
Je sais que je suis seul dans la pièce. Et je sais que je suis seul dans cette vie. Mais la pensée que dans la suivante je ne le serai plus me réchauffe plus que n'importe quelle certitude.
Le temps s'écoule différemment à présent. Il n'a plus de bords précis. Les jours se superposent comme de fines feuilles de papier que la mémoire effleure sans les feuilleter. Je sens que je ne disparais pas complètement. Que je suis seulement près du ciel – assez près pour regarder d'en haut ce que j'ai aimé. Et je suis assez près pour savoir que la vie continue, dans la lumière, au-delà de moi. La mort n'est pas une fin ; elle n'est qu'un passage vers une autre vie, que j'attends plus que vous ne l'imaginez.